Au début, tout allait bien. Vous aviez une idée qui vous plaisait. Un personnage commençait à prendre forme. Vous aviez peut-être même cette sensation délicieuse de tenir enfin la bonne histoire. Les premières pages sont venues assez facilement. Dix pages. Vingt. Cinquante peut-être. Et puis quelque chose s’est grippé.
Vous ouvrez encore votre fichier de temps en temps. Vous relisez les dernières pages. Vous changez une phrase, ajoutez quelques lignes, déplacez un paragraphe. Mais vous n’avancez plus vraiment.
Alors, forcément, vous cherchez le coupable.
Vous manquez de discipline. Vous devriez écrire tous les jours. Vous vous êtes encore laissé distraire par autre chose. Vous faites partie de ces auteurs qui commencent beaucoup et ne terminent rien.
Peut-être. Mais il existe une autre possibilité : et si le problème ne venait pas de votre motivation, mais de votre histoire ?
Un roman qui s’arrête n’a pas toujours besoin d’un auteur plus courageux, plus organisé ou plus discipliné.
Il a parfois besoin qu’on comprenne où et pourquoi il s’est arrêté.
Avant de chercher comment le relancer, commençons donc par examiner la panne.
1/ Vous aviez une situation, mais pas encore une histoire
Une femme reçoit une lettre écrite trente ans plus tôt.
Un homme revient dans la maison où il a grandi.
Deux inconnus se retrouvent enfermés dans un ascenseur.
Une jeune femme découvre que son père lui a menti toute sa vie.
Voilà de très bons points de départ.
Ils donnent envie d’écrire une première scène. Puis une deuxième. On imagine facilement les réactions des personnages, quelques dialogues, des souvenirs, peut-être même plusieurs rebondissements.
Mais une situation, même intrigante, ne suffit pas toujours à porter un roman.
Prenons cette femme qui reçoit une lettre vieille de trente ans. Elle l’ouvre. Elle découvre qu’elle a été écrite par sa mère. Elle apprend un secret familial. Elle interroge son frère. Celui-ci lui donne quelques explications.
Et maintenant ?
Si vous commencez à chercher désespérément ce qui pourrait encore lui arriver, le problème est peut-être là.
Votre idée de départ contenait une situation intéressante, mais pas encore le mouvement qui allait entraîner votre personnage pendant toute une histoire.
Posez-vous alors cette question : Qu’est-ce que cette situation oblige désormais mon personnage à faire ?
Pas seulement à ressentir. Pas seulement à comprendre. À faire. Si la lettre oblige cette femme à retrouver quelqu’un qui a disparu depuis trente ans, à remettre en cause une filiation, à choisir entre révéler un secret et protéger un proche, votre histoire vient peut-être de trouver son moteur.
2/ Votre personnage n’a rien d’assez important à obtenir ou à perdre
Votre personnage existe. Vous le connaissez bien.
Vous savez où il habite, ce qu’il aime, ce qu’il déteste. Vous connaissez son enfance, ses blessures, ses manies. Vous savez même qu’il boit son café sans sucre et qu’il ne supporte pas les gens qui mâchent bruyamment. Très bien. Mais que veut-il ? Et surtout : que se passe-t-il s’il ne l’obtient pas ?
Un personnage peut être passionnant sur une fiche et terriblement difficile à faire vivre dans un roman s’il n’a aucune raison suffisamment forte d’agir. Alors vous compensez. Vous lui faites rencontrer quelqu’un. Vous inventez une dispute. Vous ajoutez un coup de téléphone. Vous envoyez tout le monde passer un week-end à la campagne.
Chaque scène peut être agréable à écrire. Pourtant, quelque chose manque : la suivante ne devient jamais nécessaire. C’est vous qui poussez votre personnage d’une scène à l’autre.
Essayez plutôt de formuler ceci : Mon personnage veut… parce que… et s’il échoue…
Vous n’avez pas besoin d’une réponse spectaculaire.
Ce qui est en jeu peut être un amour, une reconnaissance, une vérité, une place dans une famille, une réconciliation, une liberté. Mais il faut que cela compte suffisamment pour votre personnage pour qu’il ne puisse pas simplement hausser les épaules et rentrer chez lui.
3/ Vous avez résolu trop vite le problème qui faisait avancer votre début
C’est une panne particulièrement trompeuse.
Votre début fonctionnait très bien. Une question était posée. Un conflit apparaissait. Votre personnage cherchait quelque chose. Et puis il l’a trouvé.
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Mince.
Vous aviez peut-être une excellente idée… pour une nouvelle.
Ou peut-être avez-vous simplement confondu le premier problème de votre personnage avec le véritable problème de votre histoire.
Reprenons notre lettre vieille de trente ans.
Si votre personnage cherche seulement à savoir qui l’a écrite et obtient la réponse au bout de quarante pages, l’histoire risque de s’essouffler. Mais si cette réponse révèle quelque chose de beaucoup plus dérangeant ?
Ce que votre personnage croyait chercher n’était alors que la première porte.
Derrière elle se trouvait l’histoire.
Lorsque votre roman s’arrête, revenez donc à la question qui vous a permis d’écrire les premières pages :
Est-ce que j’y ai déjà répondu ?
Si oui, demandez-vous ce que cette réponse pourrait ouvrir plutôt que fermer.
4/ Vous connaissez tellement bien la suite que vous n’avez plus envie de l’écrire
Vous avez été sérieux. Vous avez préparé votre roman. Vous connaissez les grandes étapes, les retournements, le passé des personnages, le dénouement. Vous avez peut-être même préparé chaque chapitre.
Chapitre 8 : Paul découvre le mensonge de Claire.
Chapitre 9 : dispute.
Chapitre 10 : Claire part chez sa sœur.
Chapitre 11 : Paul retrouve la photographie.
Tout est là. Et pourtant, vous repoussez le moment d’écrire.
Ce n’est pas nécessairement le signe que vous n’auriez jamais dû faire de plan.
Le problème vient plutôt du fait qu’il ne reste parfois plus rien à découvrir en écrivant.
Or, pour certains auteurs, une partie du plaisir vient précisément de là : voir une scène prendre une direction inattendue, entendre un personnage répondre autrement que prévu, découvrir un détail qui modifiera la suite.
Si votre plan ressemble davantage à un procès-verbal de votre futur roman qu’à une boussole, desserrez un peu l’étau. Gardez votre destination. Mais laissez à vos personnages une marge de manœuvre pour y parvenir.
5/ Vous pourriez écrire dix scènes différentes… et aucune ne s’impose
C’est l’exact opposé.
Vous n’avez pas trop balisé votre histoire.
Vous ne l’avez pas balisée du tout.
Votre personnage pourrait aller voir sa sœur. Ou son ancien compagnon. Ou retourner dans la maison familiale.
Ou découvrir une photographie. Ou recevoir un appel. Ou partir trois jours à Lisbonne. Pourquoi pas ?
Le problème est justement là : pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ?
Quand aucune scène ne semble plus nécessaire que les autres, on finit souvent par choisir celle qui nous vient à l’esprit.
Puis une autre.
Le roman avance en nombre de pages, mais l’histoire, elle, fait du surplace.
Une scène ne devrait pas seulement occuper votre personnage. Elle devrait modifier quelque chose : ce qu’il sait, ce qu’il veut, ce qu’il risque, ce qu’il décide. Et idéalement, ce qui vient de se produire devrait contribuer à rendre la scène suivante nécessaire.
Posez-vous une question toute simple : À cause de ce qui vient de se passer, qu’est-ce que mon personnage doit maintenant faire ?
Le « à cause de » est important.
Il crée une chaîne. Et cette chaîne crée une histoire.
Ne cherchez pas encore à sauver votre roman
Lorsque nous sentons qu’une histoire s’essouffle, notre premier réflexe est souvent d’ajouter quelque chose.
Un nouveau personnage.
Un secret.
Une révélation.
Un accident.
Un voyage.
Une tante mystérieuse qui débarque avec une valise. La pauvre n’avait rien demandé, mais il faut bien relancer l’intrigue.
Résistez quelques minutes.
Avant d’ajouter quoi que ce soit, revenez à ce que vous avez déjà écrit.
Et posez-vous ces cinq questions :
- À quel endroit ai-je commencé à écrire avec moins d’envie ?
- Qu’est-ce qui faisait avancer mon personnage jusque-là ?
- Que veut-il encore à cet endroit précis de l’histoire ?
- Qu’est-ce qui l’empêche de l’obtenir ?
- Ce qui vient de se passer rend-il la suite nécessaire ?
Vous découvrirez peut-être que votre roman n’a pas besoin d’être « relancé ».
Il a besoin que vous reveniez dix pages en arrière.
Ou trente. Parfois davantage.
Parce que l’endroit où vous avez cessé d’écrire n’est pas forcément l’endroit où votre histoire s’est arrêtée.
Un roman abandonné n’est pas forcément un roman raté
Vos cinquante pages ne sont pas perdues.
Elles vous ont peut-être permis de découvrir votre personnage, votre univers, votre voix. Elles vous ont surtout donné quelque chose qu’une idée dans un carnet ne peut pas vous donner : de la matière à examiner.
Vous savez désormais où votre histoire fonctionne. Et vous pouvez chercher l’endroit où elle cesse de fonctionner.
Alors, avant de vous promettre une nouvelle fois d’être plus discipliné, d’écrire 500 mots par jour ou de vous lever à six heures du matin, ouvrez votre manuscrit. Pas pour continuer. Pas encore. Cherchez simplement le dernier endroit où vous aviez encore vraiment envie de savoir ce qui allait se passer ensuite.
Il se pourrait bien que ce soit là que votre roman vous attende.
C’est exactement ce que je vis en ce moment! Je suis un as de planification, mon plan comprend déjà 28 chapitres et il faut dire que j’ai tout laissé en plan( j’ai aussi quelques priorités de chef d’entreprise). Cependant aujourd’hui, lire votre article me montre la voie pour sortir de la brume) merci!!!
Merci pour votre commentaire ! Avec 28 chapitres déjà planifiés, vous avez effectivement de quoi retrouver votre chemin dans la brume… mais peut-être aussi de quoi laisser un peu de place à l’imprévu.
Quand vous reprendrez votre texte, essayez peut-être de regarder votre plan non comme un itinéraire à suivre à la lettre, mais comme une direction. Et voyez ce que vos personnages ont envie d’en faire !
J’espère en tout cas que cet article vous donnera l’envie de rouvrir ce roman. N’hésitez pas à revenir me dire où il vous aura menée.
sujet abordé: du scarabée à la culture ethnique en Guyane
Chacune de vos réflexions thématiques nous renvoie à bonne distance, pour nous aider à nous situer parmi nos parcours individuels d’écriture.
Plusieurs réflexions à propos de ( l’arrêt aux cinquante pages) m’amènent à m’inscrire partiellement dans certaines.
Au pied de celui des mes cent soixante dix pages j’avoue avoir pris du temps pour m’arrêter.
(résolution trop rapide)- votre personnage cherchait quelque chose et l’a trouvé.
« La mienne » va souvent envisager chacune des nouvelles étapes et se trouve contrainte à en changer.
– Vous connaissez tellement la suite que vous n’avez plus envie d’écrire.
j’ai établi des chapitres presque jusqu’à la fin, j’ai toujours envie de poursuivre, en envisageant une suite d’inconnus de situations, induites par de nouvelles collaborations, de plus en plus différentes
le parcours final est celui d’une chaîne de découvertes complémentaires, souvent différentes pour chacun des participants, mais toujours avec la joie d’une prise de conscience commune.
Idéalement, ce qui vient de se produire, devrait contribuer à rendre la scène suivante nécessaire.
Ah, Oui, totalement partant, et j’y veillerai
Merci pour ce retour très détaillé. Et à vous lire, je crois que votre situation est assez différente de celle du roman qui s’essouffle après cinquante pages : à 170 pages, l’envie est toujours là, tout comme les possibilités de poursuivre.
Votre dernière remarque me paraît d’ailleurs essentielle : faire en sorte que ce qui vient de se produire rende la scène suivante nécessaire. C’est sans doute une excellente boussole pour la suite de votre travail. Non pas seulement se demander « que va-t-il se passer ensuite ? », mais « qu’est-ce que cette scène vient de provoquer qui oblige l’histoire à avancer ? »
Bonne continuation sur ce chemin qui semble encore vous réserver pas mal de découvertes !