Elle est là, seule en haut de la page. Vous l’avez écrite, effacée, déplacée. Vous avez changé le premier mot. Puis le verbe. Puis remis la première version. Votre première phrase de roman doit donner envie de lire, présenter votre univers, installer votre voix, intriguer sans embrouiller. Peut-être même prouver que vous savez écrire. À ce compte-là, elle pourrait aussi préparer le café. Nous demandons beaucoup à ces quelques mots. Parfois trop. Mais comment savoir s’ils remplissent leur rôle ?
Aujourd’hui, je vous propose de faire comparaître une première phrase.
L’accusée a été inventée pour l’occasion :
Le jour où ma mère revint, je mis une assiette de moins.
Prenez place. L’audience commence.
Première phrase de roman : faut-il tout expliquer ?
Qui parle ? Quel âge a cette personne ? Où sa mère était-elle partie ? Depuis combien de temps ?
Et pourquoi retirer une assiette au moment où quelqu’un revient ?
Nous ne savons presque rien.
Faut-il condamner cette première phrase pour manque d’informations ?
Pas si vite.
Un début de roman n’a pas à fournir immédiatement l’identité des personnages, leur histoire familiale et le plan de la maison. Il peut nous faire entrer par une voix, un geste, une sensation ou une situation.
Ici, nous disposons déjà de quelques éléments : quelqu’un raconte, une mère revient et ce retour provoque une réaction inattendue.
Nous manquons d’explications, mais nous avons quelque chose à comprendre.
La distinction compte. Le lecteur peut accepter de ne pas tout savoir, à condition de trouver une raison de poursuivre.
Dans notre exemple, le décalage entre le retour de la mère et l’assiette retirée lui en donne une.
Deuxième chef d’accusation : elle cherche à nous intriguer
C’est vrai. Cette phrase organise une petite contradiction.
Nous attendrions une assiette supplémentaire. Le narrateur en enlève une.
Ce geste peut laisser supposer un refus d’accueillir la mère, une colère ancienne ou un bouleversement dans la famille. Plusieurs pistes s’ouvrent.
Mais le simple fait de provoquer une question suffit-il à réussir un début de roman ?
Examinons cette autre phrase :
Quand cela se produisit, je compris enfin pourquoi il avait fait cette chose.
Elle cache beaucoup d’informations. Pourtant, elle nous donne peu à imaginer. « Cela », « il », « cette chose » : nous devons attendre pour savoir de quoi il est question.
Dans la phrase de l’assiette, nous pouvons déjà nous représenter un geste concret. Nous commençons à lui donner un sens, même si ce sens reste incertain.
Intriguer consiste aussi à donner au lecteur de quoi formuler ses propres hypothèses.
Il ne poursuit pas seulement pour obtenir une information manquante. Il veut découvrir ce qui se joue entre ces personnages.
Voilà un premier point à examiner dans vos premières lignes : le lecteur rencontre-t-il une situation qui éveille sa curiosité, ou doit-il simplement patienter jusqu’à ce que vous lui expliquiez de quoi vous parlez ?
La pièce essentielle du dossier : quelle promesse fait cette première phrase de roman ?
Une première phrase suscite des attentes, parfois à notre insu.
Avec cette mère qui revient et cette assiette retirée, je peux m’attendre à une histoire de famille, à des relations tendues, à un passé qui pèse sur le présent.
La voix laisse aussi entrevoir une certaine retenue : le narrateur exprime quelque chose à travers un geste.
La phrase ne garantit évidemment pas tout cela. Mais elle oriente ma lecture.
Si la suite développe les retrouvailles, les silences autour de la table ou les raisons de cette absence, je pourrai reconnaître le chemin annoncé.
Si elle abandonne aussitôt cette situation pour raconter longuement une aventure sans rapport apparent, je risque de me demander pourquoi on m’a fait entrer par cette porte.
Voici donc une question utile lorsque vous relisez votre début : Qu’est-ce que ma première phrase donne envie de découvrir, et quelle place mon récit accorde-t-il à cette attente ?
Cette promesse peut concerner une énigme. Elle peut aussi porter sur une voix, une atmosphère, un regard sur le monde ou le plaisir d’une langue.
Un roman peut nous entraîner par l’urgence d’une situation. Un autre nous retient parce que nous aimons la manière dont quelqu’un nous raconte les choses.
Tous les récits ne nous invitent pas à avancer de la même façon.
La défense appelle un témoin : la deuxième phrase
Jusqu’ici, nous avons examiné l’accusée seule.
C’est commode pour l’exercice. C’est aussi un peu injuste.
L’incipit désigne le début d’une œuvre et peut s’étendre au-delà de sa première phrase. Pour examiner une ouverture, il faut donc regarder ce qui vient après.
Reprenons notre exemple :
Le jour où ma mère revint, je mis une assiette de moins. Depuis sa disparition, mon père avait tenu à laisser son couvert sur la table ; ce soir-là, je retirai le mien.
La deuxième phrase éclaire le geste et précise le conflit.
Nous comprenons que le narrateur refuse de prendre sa place dans ces retrouvailles. La question de l’assiette trouve une réponse, mais d’autres interrogations apparaissent : pourquoi la mère était-elle partie ? Pourquoi le père l’attendait-il encore ? Que lui reproche son enfant ?
La suite développe ainsi la tension amorcée par la première phrase.
Il n’était pas nécessaire de garder le mystère de l’assiette pendant vingt pages. Nous pouvons comprendre ce geste et avoir davantage envie de poursuivre.
C’est un point précieux à retenir : apporter une réponse ne fait pas forcément retomber la curiosité. Cette réponse peut nous rapprocher des personnages et ouvrir une question plus profonde.
Avant de déclarer votre première phrase réussie ou ratée, lisez donc le paragraphe qui l’accompagne.
Que construit l’ensemble ?
Un début de roman doit-il être spectaculaire ?
Certainement pas.
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »
La célèbre ouverture de Du côté de chez Swann, de Marcel Proust, ne contient ni menace ni révélation fracassante. Elle fait entendre une voix et nous engage dans un rapport au temps, au souvenir, à l’habitude.
Une phrase simple peut trouver toute sa force dans le mouvement qu’elle amorce.
À l’inverse, une formule brillante peut attirer l’attention puis sembler étrangère au livre qu’elle ouvre. L’auteur a réussi une belle phrase ; il reste à voir si elle convient à cette histoire.
Votre début peut être calme, drôle, descriptif, abrupt ou méditatif. Le choix dépend de l’expérience de lecture que vous souhaitez proposer.
Vous écrivez une histoire singulière. Elle mérite une entrée qui lui corresponde.
Cherchez ce qui donne envie d’entrer dans votre récit, avec son ton, ses personnages et ses enjeux.
Cette envie peut naître d’un détail très discret.
Le verdict : à examiner avec la suite du récit
Notre phrase de l’assiette est-elle une bonne première phrase ?
Elle présente des qualités : un geste concret, une tension possible, une voix, plusieurs questions. Elle donne matière à poursuivre.
Mais son intérêt dépendra de ce que le récit en fera.
Le tribunal lui accorde donc sa chance, sous réserve de lire la suite.
Pour votre propre texte, vous pouvez mener le même examen :
- Que peut imaginer le lecteur dès cette phrase ? Un lieu, une personne, une situation, une atmosphère ?
- Qu’a-t-il envie de découvrir ? L’origine d’un conflit, les conséquences d’un geste, la pensée d’un personnage ?
- Quel ton commence-t-il à entendre ? Intime, ironique, inquiet, contemplatif ?
- Les premières pages développent-elles ces attentes ? Ou donnent-elles l’impression de commencer une autre histoire ?
Ces questions vous aideront à préciser votre jugement.
« C’est banal » ne dit pas ce qui manque. « Ça accroche » ne dit pas ce qui attire.
En observant les effets de votre phrase, vous saurez mieux ce que vous souhaitez conserver ou retravailler.
À vous de faire comparaître votre première phrase
Copiez la première phrase de votre roman sur une feuille.
Notez ensuite ce qu’un lecteur qui ne connaît rien à votre histoire pourrait attendre du récit à partir de ces quelques mots.
Relisez votre première page. Observez ce qui se précise, ce qui reste en suspens et ce qui disparaît.
Si votre début vous semble peu convaincant, essayez deux autres entrées : un geste déjà présent dans la scène, puis une parole ou une observation du personnage.
Lisez chaque version avec le paragraphe qui suit. Une nouvelle première phrase peut vous amener à ajuster les suivantes. Vous aurez ainsi plusieurs possibilités à comparer, chacune avec ses effets.
Et si vous êtes en plein premier jet, vous pouvez laisser cette question en attente.
Pour poursuivre ce travail sur les premières pages, découvrez aussi mes 3 pistes pour écrire de bons débuts.
En avançant dans votre histoire, vous découvrirez peut-être ce que son début doit faire entendre.
Une première phrase mérite du soin.
Elle n’a pas besoin de vous retenir pendant six mois sur le seuil.