
Il y a cette scène.
Vous la préparez depuis plusieurs chapitres.
Votre personnage va enfin retrouver son père après vingt ans de silence. Vous imaginez déjà le lieu, les premiers mots, les reproches, peut-être les larmes. Vous avez même noté quelques répliques. Cette scène compte. Elle doit forcément être dans votre roman. Alors vous l’écrivez. Et curieusement, elle vous déçoit. Tout est là.
Les explications. Les émotions. Les révélations. Pourtant, quelque chose s’est affaibli en passant sur la page. Et si le problème venait justement du fait que vous avez écrit cette scène ?
Nous cherchons souvent à identifier les scènes indispensables à notre histoire.
Mais il existe une autre question, beaucoup moins souvent posée :
quelles scènes gagneraient à ne pas être écrites ?
Car une scène peut jouer un rôle considérable dans un roman sans jamais apparaître directement sous les yeux du lecteur.
Faut-il vraiment écrire toutes les scènes importantes ?
Lorsqu’un événement est déterminant pour l’histoire, notre premier réflexe est souvent de vouloir le montrer.
La rencontre.
La dispute.
L’aveu.
La rupture.
L’accident.
La découverte d’un secret.
Nous craignons que le lecteur ne comprenne pas si nous ne lui donnons pas la scène.
Pourtant, l’importance d’un événement ne dépend pas du nombre de pages que vous lui consacrez.
Elle dépend surtout de ce qu’il change dans l’histoire. Un événement peut donc se produire hors de la scène racontée et transformer profondément les personnages, leurs relations et la suite du récit.
Le lecteur ne l’a pas vu. Mais il en voit les traces. Et parfois, ces traces sont beaucoup plus intéressantes que l’événement lui-même.
Une scène non écrite ne signifie pas une scène inexistante
Supprimer une scène ne consiste évidemment pas à faire comme si rien ne s’était passé.
Imaginez ceci.
Paul et son frère Marc ne se parlent plus depuis douze ans. Nous savons seulement qu’une violente dispute les a séparés après la mort de leur mère. Depuis le début du roman, Paul refuse de revoir son frère. Puis vient ce passage :
Lorsque Paul entra dans la cuisine, Marc était déjà parti.
Deux tasses se trouvaient encore sur la table.
Claire rangeait la cafetière.
— Il est resté longtemps ?
Elle leva les yeux vers lui.
— Plus longtemps que prévu.
Paul prit la tasse devant la chaise de son frère et la posa dans l’évier.
— Il reviendra ?
Claire ne répondit pas.
Nous n’avons pas assisté à la conversation entre Claire et Marc.
Nous ignorons ce qu’il lui a raconté. Pourtant, quelque chose s’est passé.
Et le lecteur commence immédiatement à travailler.
Pourquoi Marc est-il venu ?
Qu’a-t-il dit à Claire ?
Pourquoi est-il resté « plus longtemps que prévu » ?
Pourquoi Claire refuse-t-elle de répondre ?
Et surtout : qu’est-ce que Paul ignore encore ?
La scène absente vient de créer une présence.
L’ellipse narrative donne du travail au lecteur
C’est là que la scène non écrite devient intéressante. Vous ne fournissez plus toutes les informations.
Vous laissez des indices.
Un comportement inhabituel.
Un objet déplacé.
Une phrase interrompue.
Un personnage qui évite une question.
Une relation qui n’est plus tout à fait la même qu’au chapitre précédent. Le lecteur constate un avant et un après. Entre les deux, il manque quelque chose. Naturellement, il cherche à combler cet espace.
Le lecteur devient alors enquêteur
C’est l’un des plaisirs de la lecture : comprendre avant qu’on nous explique.
Le lecteur observe Claire.
Il interprète son silence.
Il se souvient peut-être d’une phrase prononcée par Marc cinquante pages auparavant.
Il formule une hypothèse.
Puis une autre.
Vous ne lui avez pas raconté la scène.
Vous lui avez donné suffisamment d’éléments pour qu’il commence à l’écrire lui-même.
Et parce qu’il participe, son attention augmente.
Ce que l’absence permet parfois de mieux raconter
Toutes les scènes ne gagnent évidemment pas à disparaître.
Mais certaines deviennent plus fortes lorsqu’on raconte leurs conséquences plutôt que leur déroulement.
Quand la scène risque d’expliquer ce que le lecteur a déjà compris
Deux personnages se quittent.
Depuis plusieurs chapitres, ils ne s’écoutent plus. Les gestes tendres ont disparu. Les conversations sont devenues fonctionnelles. Chacun commence à organiser sa vie sans l’autre.
Avons-nous forcément besoin de la grande scène :
— Nous devons parler.
Puis de trois pages expliquant pourquoi leur couple ne fonctionne plus ?
Peut-être.
Mais peut-être pas.
Nous pouvons aussi retrouver l’un des personnages le lendemain, seul devant deux brosses à dents, hésitant avant d’en jeter une.
Le lecteur comprendra.
Quand montrer l’après est plus fort que montrer l’événement
Certains événements portent une telle charge émotionnelle que leur représentation directe peut devenir attendue.
Le personnage apprend une mauvaise nouvelle. On pourrait montrer l’annonce, le choc, les questions.
Mais imaginons plutôt qu’au chapitre suivant il soit dans un supermarché. Il remplit machinalement son panier. Arrivé devant le rayon des yaourts, il prend ceux que sa mère achète toujours. Puis il s’arrête. Et les repose.
Nous n’avons pas assisté à l’annonce. Pourtant, nous pouvons comprendre ce qui vient de se produire.
L’émotion naît alors moins de ce qu’on nous dit que de ce que nous déduisons.
Quand l’absence crée une question narrative
La scène non écrite peut également devenir un véritable moteur d’intrigue.
Quelque chose s’est produit.
Le lecteur le sait.
Mais il ne sait pas encore quoi.
Dans ce cas, l’ellipse narrative ne sert plus seulement à alléger le récit. Elle crée une attente.
Pourquoi ce personnage a-t-il changé d’attitude ?
Que s’est-il passé pendant ces trois heures ?
Pourquoi refuse-t-elle désormais d’entrer dans cette maison ?
La scène absente devient une question.
Et cette question peut accompagner le lecteur pendant plusieurs chapitres.
Mais attention : ne pas écrire n’est pas cacher arbitrairement
Il existe évidemment un piège.
Faire disparaître une scène uniquement pour fabriquer artificiellement du mystère.
Votre personnage connaît une information essentielle. Le récit adopte son point de vue. Mais vous empêchez soigneusement le lecteur d’y accéder sans aucune raison, simplement parce que vous voulez garder votre révélation pour la page 230.
Le lecteur risque de sentir la manœuvre.
Une bonne ellipse ne consiste pas à lui retirer une information qu’il devrait naturellement posséder.
Elle consiste à choisir ce que vous allez montrer de l’événement. Vous pouvez montrer sa préparation.
Puis ses conséquences. Ou n’en laisser apparaître que quelques traces. Mais ces traces doivent exister.
Sinon, vous ne créez pas un hors-champ.
Vous créez un trou.
Quelle scène pourriez-vous retirer de votre roman ?
Prenez une scène importante de votre manuscrit.
Pas une scène de transition dont vous cherchez déjà à vous débarrasser.
Au contraire.
Choisissez une scène dont vous pensez :
« Celle-là, je suis obligé de l’écrire. »
Puis faites l’expérience.
Retirez-la momentanément.
Regardez maintenant la scène qui vient après.
Que faudrait-il y ajouter pour que le lecteur comprenne qu’un événement important vient d’avoir lieu sans savoir exactement comment il s’est déroulé ?
Un geste ?
Un silence ?
Un objet ?
Une décision surprenante ?
Une phrase dont le sens a changé ?
Puis posez-vous une dernière question :
Ai-je vraiment besoin que le lecteur assiste à cette scène, ou ai-je seulement besoin qu’il en ressente les conséquences ?
Vous remettrez peut-être la scène. Et ce sera le bon choix.
Mais vous découvrirez peut-être aussi qu’en la retirant, quelque chose vient d’apparaître : du mystère, de la tension, de l’émotion ou simplement davantage de place laissée au lecteur.
Ce que vous n’écrivez pas appartient aussi à votre histoire
Écrire un roman ne consiste pas seulement à décider ce que l’on va raconter.
C’est aussi décider ce que l’on choisit de ne pas montrer.
Certaines scènes doivent être vécues avec vos personnages, seconde après seconde.
D’autres peuvent être résumées.
Et quelques-unes gagnent à rester derrière une porte fermée.
Ce qui compte alors, c’est ce qui passe sous la porte.
Une phrase.
Un changement d’attitude.
Une tasse restée sur une table.
Une brosse à dents qu’on repose dans un rayon.
Des traces suffisamment précises pour que le lecteur comprenne qu’il s’est passé quelque chose — et suffisamment incomplètes pour qu’il ait envie de comprendre quoi.
Alors, lorsque vous relirez votre manuscrit, ne cherchez pas seulement la scène qui manque.
Cherchez aussi celle qui est peut-être de trop.
Car la scène la plus importante de votre histoire est parfois celle que votre lecteur ne lira jamais.
A vos succès d’écriture