Votre texte est prêt. Enfin… « prêt ».
Vous l’avez relu trois fois. Changé deux phrases. Remis une virgule. Supprimé un adjectif. Puis remis l’adjectif. Et maintenant, votre curseur est posé sur Publier.
Il suffirait d’un clic. Mais vous ne cliquez pas. Parce qu’une petite question vient de surgir. Et si ce n’était pas bon ? Et si le lecteur trouvait votre texte maladroit ? Ennuyeux ? Confus ? Pire encore : et s’il confirmait ce que vous redoutez parfois vous-même ? Que vous ne savez peut-être pas vraiment écrire. Alors vous refermez la fenêtre. Vous retravaillerez encore un peu le texte. Et vous le montrerez plus tard. Quand il sera meilleur. Le problème, c’est que ce « plus tard » peut durer très longtemps.
Ce qui vous fait réellement peur
Montrer un texte n’a rien d’anodin.
Ces mots, vous les avez choisis. Ces personnages, vous les avez inventés. Cette scène, vous l’avez peut-être recommencée quatre fois.
Alors lorsqu’un lecteur vous dit :
« Je n’ai pas compris ce passage. »
vous pouvez facilement entendre :
« Tu l’as mal écrit. »
Et parfois même :
« Tu ne sais pas écrire. »
Pourtant, ces trois phrases ne disent absolument pas la même chose.
« Je n’ai pas compris ce passage » n’est pas un verdict sur votre capacité à écrire.
C’est une information sur ce qui s’est passé pendant la lecture.
Et cette information peut vous être extrêmement utile.
Plutôt que de continuer à vous l’expliquer, je vous propose de vous le montrer.
Faisons l’expérience avec un texte
Imaginez qu’un auteur me confie cette scène.
Elle est encore en travail. Il cherche notamment à installer une tension entre deux personnages.
Le message
Lorsque Léa entra dans la cuisine, son frère était assis à la table.
Il avait posé son téléphone devant lui et regardait par la fenêtre. Elle comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas. Depuis quelques jours, il était bizarre et elle savait qu’il lui cachait quelque chose.
— Tu es déjà là ? demanda-t-elle.
— Oui.
Léa posa son sac sur une chaise et ouvrit le réfrigérateur. Elle prit une bouteille d’eau puis se retourna vers lui.
— Ça ne va pas ?
Thomas hésita avant de répondre.
— Si, ça va.
Elle savait bien que ce n’était pas vrai. Son frère avait toujours été incapable de lui mentir. Quand ils étaient enfants, elle devinait déjà immédiatement quand il avait fait une bêtise. Il évitait son regard exactement de la même façon.
— Tu es sûr ?
Thomas retourna son téléphone, écran contre la table.
— Oui. Pourquoi ?
Léa haussa les épaules.
— Comme ça.
Elle aurait voulu lui demander ce qui se passait, mais elle préféra attendre. Il finirait bien par lui parler.
Thomas se leva.
— Je vais prendre une douche.
Il quitta la cuisine.
Quelques secondes plus tard, son téléphone vibra sur la table.
Léa regarda l’écran.
Un message venait d’apparaître.
Il faut qu’on lui dise. Ce soir.
Alors ?
Peut-être avez-vous envie de savoir ce que Thomas cache à Léa.
Peut-être avez-vous aussi senti que certaines choses pourraient être améliorées.
Voyons ce que je dirais à l’auteur de ce texte.
Voici le retour que je pourrais lui faire
Je commencerais par ce qui s’est passé pendant ma lecture.
Ce qui m’a embarquée
La fin fonctionne bien sur moi.
L’arrivée du message ouvre immédiatement une question :
qu’est-ce que Thomas et cette autre personne doivent dire à Léa ?
J’ai envie de connaître la réponse.
J’aime aussi le fait que le téléphone soit présent dès le début. Il paraît d’abord anodin, puis devient l’objet qui fait basculer la scène.
L’endroit où mon attention faiblit
Dans la première moitié de la scène, le texte me dit plusieurs fois ce que Léa comprend :
« Elle comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas. »
Puis :
« elle savait qu’il lui cachait quelque chose »
Et encore :
« Elle savait bien que ce n’était pas vrai. »
Le problème n’est pas que ces informations soient inutiles.
Mais en me disant très vite ce que Léa comprend, le texte me laisse moins de place pour le ressentir moi-même.
Or Thomas regarde par la fenêtre. Il répond à peine. Il hésite. Il évite le regard de sa sœur. Son téléphone est posé devant lui.
Il y a déjà de quoi me faire sentir que quelque chose cloche.
La piste que je proposerais
Je ne dirais pas : « Supprimez ces trois phrases. »
Je proposerais plutôt une expérience :
Et si vous repreniez le début de cette scène sans jamais écrire que Léa comprend que quelque chose ne va pas ?
Faites-nous observer Thomas avec elle. Ses gestes. Ses silences. Sa façon de répondre.
Puis relisez les deux versions et voyez si la tension augmente lorsque le lecteur doit, lui aussi, comprendre progressivement qu’il se passe quelque chose.
C’est tout.
Pas de verdict.
Pas de « bon » ou de « mauvais » texte.
Une expérience de lecture et une piste à tester.
Ensuite, l’auteur décide.
Parce que le texte reste le sien.
Vous voyez ce qui vient de se passer ?
Je n’ai jamais répondu à la question : « Est-ce que ce texte est bon ? »
J’ai répondu à trois questions beaucoup plus utiles :
Qu’est-ce qui m’a embarquée ?
À quel endroit ma lecture a-t-elle changé ?
Quelle piste l’auteur pourrait-il explorer ?
Voilà ce que peut apporter le regard d’un autre lecteur.
Il permet de découvrir ce que votre texte produit réellement lorsqu’il arrive entre d’autres mains que les vôtres.
Car à force de relire, vous ne voyez plus seulement le texte qui est devant vous.
Vous voyez aussi celui que vous avez dans la tête.
Et c’est précisément ce que l’autre lecteur ne voit pas.
Alors, comment oser montrer son premier texte ?
Peut-être pas en commençant par le chapitre auquel vous travaillez depuis trois ans.
Commencez plus petit.
Un exercice. Une scène courte. Un texte écrit à partir d’une consigne.
Quelques centaines de mots auxquels vous tenez suffisamment pour avoir envie de les améliorer, mais pas au point d’avoir l’impression de confier une partie de vous-même au lecteur.
Et si même cela vous impressionne encore, commencez simplement par lire les textes des autres.
Observez les retours qu’ils reçoivent.
Demandez-vous ce que vous avez ressenti en les lisant.
Puis, un jour, partagez quelques lignes.
Parce que montrer ses textes s’apprend aussi.
Tout comme on apprend à entendre :
« Ici, j’ai décroché »
sans traduire :
« Tu écris mal. »
On apprend peu à peu à utiliser le regard des autres sans leur abandonner son texte.
C’est aussi ce que je veux permettre dans Tisseurs d’Histoires
Dans Tisseurs, vous écrivez grâce aux modules, aux exercices et au défi proposé chaque mois.
Mais vous rejoignez aussi des auteurs qui, comme vous, essaient, hésitent, recommencent et progressent.
Vous pouvez lire leurs textes.
Participer aux échanges.
Partager les vôtres lorsque vous le souhaitez.
Et lorsque vous publiez un texte, je le lis moi aussi.
Je ne le réécris pas à votre place et je ne cherche pas à vous apprendre à écrire « comme moi ».
Je vous montre ce qui m’a embarquée, les endroits où ma lecture s’arrête ou s’interroge et les pistes que vous pourriez explorer.
Puis vous décidez.
Parce qu’apprendre à écrire, ce n’est pas apprendre à obéir aux remarques des autres.
C’est apprendre à les écouter, les comprendre, les tester, les trier…
jusqu’à construire peu à peu votre propre regard d’auteur.
Et si montrer vos textes vous impressionne encore ?
Vous n’avez pas besoin d’attendre de ne plus avoir peur.
Vous pouvez commencer par entrer.
Lire.
Observer.
Écrire.
Et partager quand vous serez prêt·e.
Les inscriptions à Tisseurs d’Histoires sont ouvertes jusqu’au dimanche 20 septembre à 23 h 30.