Vous venez de relire votre scène pour la huitième fois.
Le dialogue vous semble naturel. Puis, à la neuvième lecture, beaucoup moins.
Vous vous demandez si votre personnage réagit de façon crédible. Si le lecteur comprendra pourquoi il prend cette décision. Si le début est trop lent. Si cette phrase que vous aimez tant mérite vraiment de rester…
Alors vous relisez.
Encore.
Et quelque chose d’étrange se produit : plus vous connaissez votre texte, moins vous êtes capable de le lire comme quelqu’un qui le découvre.
Ce n’est pas que vous manquez de recul parce que vous ne savez pas écrire.
C’est simplement que vous savez trop de choses.
Vous connaissez ce que vous vouliez raconter, ce que vos personnages ressentent, ce qui s’est passé avant la scène et ce qui arrivera cinquante pages plus tard.
Votre lecteur, lui, ne sait rien de tout cela.
Et c’est précisément pour cette raison que son regard peut vous apprendre énormément sur votre propre texte.
Pourquoi manque-t-on de recul sur son propre texte ?
Lorsque vous écrivez une histoire, vous n’avez jamais uniquement sous les yeux les mots présents sur la page.
Vous avez aussi en tête tout ce qui se trouve derrière eux.
Vous savez que votre personnage est blessé par une remarque parce qu’elle lui rappelle quelque chose qui s’est produit dans son enfance.
Vous savez que cette femme aperçue au chapitre 2 deviendra importante cent pages plus tard.
Vous savez que votre héros ment lorsqu’il répond : « Tout va bien. »
Le problème, c’est que votre lecteur ne peut pas lire vos intentions.
Il ne peut lire que ce que vous avez effectivement écrit.
Vous lisez parfois ce que vous vouliez écrire
Imaginez une scène très simple.
Votre personnage entre dans une pièce, échange quelques phrases avec son frère puis quitte brusquement la maison.
Pour vous, son départ est parfaitement compréhensible : il vient de saisir que son frère lui cache quelque chose.
Mais avez-vous réellement donné au lecteur les éléments qui lui permettent de le comprendre ?
Peut-être.
Peut-être pas.
Lorsque vous relisez la scène, vous connaissez déjà la réponse. Votre cerveau complète naturellement ce qui manque.
Un lecteur extérieur, lui, peut simplement vous dire :
« Là, je n’ai pas compris pourquoi il partait. »
Cette remarque paraît minuscule.
Pourtant, elle vous donne une information extrêmement précieuse : quelque chose que vous pensiez avoir transmis n’est pas arrivé jusqu’au lecteur.
Ce qu’un regard extérieur peut révéler dans votre texte
Demander un regard extérieur ne signifie pas demander à quelqu’un de décider si votre texte est « bon » ou « mauvais ».
Ce n’est d’ailleurs pas la question la plus intéressante.
Un lecteur peut vous apporter quelque chose de beaucoup plus utile : son expérience réelle de lecture.
Il voit les endroits où il décroche
Vous avez peut-être passé deux jours sur une description dont chaque phrase vous semble indispensable.
Votre lecteur, lui, peut vous dire qu’à cet endroit précis son attention s’est relâchée.
Cela ne signifie pas automatiquement que vous devez supprimer la description.
Mais désormais, vous disposez d’une information que vous n’aviez pas.
Quelque chose modifie le rythme de la lecture à cet endroit.
À vous ensuite de chercher pourquoi.
Il repère ce qu’il ne comprend pas
Nous avons souvent tendance à croire que ce qui est clair pour nous le sera également pour le lecteur.
Or une information peut manquer.
Une transition peut être trop rapide.
Un changement d’attitude peut sembler inexplicable.
Un personnage peut apparaître dans une scène sans que le lecteur comprenne immédiatement qui il est.
Lorsque plusieurs lecteurs butent au même endroit, cela mérite au moins que vous alliez regarder ce qui s’y passe.
Il remarque aussi ce qui fonctionne
C’est une dimension des retours que l’on oublie souvent.
Un regard extérieur n’est pas seulement utile pour repérer des problèmes.
Un lecteur peut vous dire :
« À cet endroit, j’ai vraiment eu peur pour elle. »
« Cette réplique m’a fait rire. »
« Là, j’ai compris qu’il lui mentait avant même qu’elle s’en rende compte. »
« Cette image m’est restée. »
Ces remarques sont précieuses parce qu’elles vous permettent de découvrir où votre texte produit exactement l’effet que vous recherchiez.
Et parfois, c’est justement la partie que vous étiez sur le point de modifier.
Un retour de lecteur n’est pas une consigne de réécriture
C’est probablement l’une des choses les plus importantes à comprendre lorsque l’on commence à montrer ses textes.
Si quelqu’un vous dit :
« À ta place, je ferais mourir le personnage ici. »
il vous propose une solution qui correspond à sa vision de votre histoire.
Mais si cette même personne vous dit :
« À partir de ce passage, j’ai eu l’impression que le danger avait disparu. »
elle vous donne une information sur son expérience de lecteur.
Et cette information vous appartient désormais.
Peut-être déciderez-vous d’augmenter la tension.
Peut-être découvrirez-vous qu’une scène placée juste avant affaiblit l’enjeu.
Peut-être déciderez-vous de ne rien changer du tout.
Le retour appartient au lecteur. La décision appartient à l’auteur.
Le bon regard extérieur ne cherche pas à écrire à votre place
C’est là toute la différence entre recevoir des avis et recevoir des retours réellement utiles.
« Je n’aime pas ton personnage » vous aide assez peu.
« J’ai eu du mal à comprendre pourquoi ton personnage accepte aussi facilement cette proposition alors qu’il s’en méfiait deux pages plus tôt » vous donne quelque chose à examiner.
Un retour utile ne vous enlève donc pas votre liberté d’auteur.
Au contraire.
Il vous permet de prendre vos décisions avec davantage d’informations.
Lire les textes des autres améliore aussi votre propre écriture
Il existe un autre bénéfice du regard extérieur auquel on pense moins : celui que vous posez vous-même sur les textes des autres.
Il est parfois beaucoup plus facile de repérer un problème dans un texte que l’on découvre que dans celui sur lequel on travaille depuis six mois.
Vous sentez qu’une scène démarre trop tôt.
Vous remarquez qu’un dialogue explique quelque chose que vous aviez déjà compris.
Vous vous demandez pourquoi un personnage ne réagit pas davantage.
Puis vous retournez à votre propre texte.
Et soudain…
Vous découvrez que vous faites exactement la même chose.
Commenter un texte apprend à mieux se relire
Vous n’avez pas besoin d’être critique littéraire pour cela.
Vous n’avez même pas besoin de savoir immédiatement expliquer pourquoi un passage vous a fait un certain effet.
Votre première information peut simplement être :
« Ici, j’ai commencé à m’ennuyer. »
« Là, j’ai été surpris. »
« À cet endroit, je me suis perdu. »
« Cette phrase m’a touché. »
Chercher ensuite ce qui, dans le texte, a provoqué cette réaction est déjà un formidable exercice de lecture.
Et peu à peu, ce regard devient disponible lorsque vous revenez à vos propres pages.
Comment obtenir des retours qui vous aident vraiment à progresser ?
Montrer son texte ne suffit donc pas.
Encore faut-il savoir ce que l’on demande à ses lecteurs.
Plutôt que :
« Tu en penses quoi ? »
vous pouvez poser une question beaucoup plus précise :
« À quel moment as-tu compris que Paul mentait ? »
ou :
« Y a-t-il un endroit où ton attention a baissé ? »
ou encore :
« Est-ce que la réaction de Léa t’a semblé crédible ? »
Vous ne demandez plus au lecteur de juger votre texte.
Vous lui demandez de vous raconter ce qu’il a vécu en le lisant.
Et la qualité des réponses change souvent considérablement.
Vous resterez toujours la personne qui connaît le mieux votre histoire
Le regard extérieur ne remplace ni votre travail, ni votre intuition, ni vos choix d’auteur.
Il vous donne simplement accès à quelque chose qui vous est impossible lorsque vous restez seul devant votre écran :
la manière dont votre texte existe dans l’esprit de quelqu’un qui ne sait pas ce que vous vouliez écrire.
C’est parfois inconfortable.
Mais c’est aussi ainsi que l’on découvre qu’un passage fonctionne mieux qu’on ne le pensait, qu’une émotion n’arrive pas encore jusqu’au lecteur ou qu’une scène que l’on croyait limpide laisse une question essentielle sans réponse.
Vous continuez alors à écrire votre histoire.
Simplement, vous disposez de davantage d’éléments pour décider comment la faire avancer.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les échanges autour des textes occupent une place importante dans Tisseurs d’Histoires.
Les inscriptions au club rouvriront le mardi 15 septembre. Si vous souhaitez découvrir son
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