Le temps de la narration

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Nouvelle pause dans notre périple américain. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que vos questions se multiplient et je ne voudrais pas tarder à répondre. Il sera de toute façon toujours temps de reprendre la route qui nous mène à la rencontre des écrivains contemporains américains.

 

Nous attaquons la semaine avec un article un peu technique, mais il faut bien de temps en temps !

Dans la temporalité d’un récit, on distingue 3 temps :

  • le temps de l’écriture (l’époque où l’auteur a écrit le récit),
  • le temps de l’histoire (l’époque où les faits se déroulent, et l’ordre dans lequel ils se succèdent, l’ordre chronologique),
  • le temps de la narration (le moment où le narrateur raconte les événements, l’ordre dans lequel il les rapporte, le rythme qu’il adopte pour les raconter).

 

Attardons-nous sur ce dernier.

Le temps de la narration et ses 3 composantes :

 

1 / Le moment de la narration

 

Il faut d’abord déterminer à quel moment le narrateur se situe par rapport aux événements qu’il raconte.

Dans la narration ultérieure, le narrateur se situe après les événements; le récit emploie donc les temps du passé (en particulier le passé simple et l’imparfait).

Dans la narration simultanée, le narrateur se situe au moment même où les événements se déroulent ; le récit emploie alors le présent: le narrateur raconte les événements qu’il est en train de vivre, comme en direct.

Dans la narration antérieure, le narrateur se situe avant que les événements ne se produisent ; ce procédé, rare et généralement réservé à un bref passage d’un récit, relève d’une forme d’anticipation (rêve, prophétie) ; le récit emploie alors le futur.

 

2 / L’ordre de la narration

 

Le plus souvent, le narrateur raconte les événements dans l’ordre où ils se sont produits; cependant, l’écrivain peut décider de bouleverser la chronologie des événements par des ruptures temporelles, on parle alors d’anachronie.

 

Il peut faire des retours en arrière (dans le passé) ou bien anticiper les événements (dans le futur).

Il peut également décider de plonger le lecteur en plein cœur de l’histoire.

Tout ce qui brouille la chronologie entretient le trouble mais aussi le plaisir du lecteur. Les romans policiers et fantastiques recourent donc souvent ces procédés.

 

Le retour en arrière : 

 

Un récit qui revient en arrière est appelé récit rétrospectif. La rétrospection est aussi appelée aussi analepse.

 

L’analepse opère un retour en arrière et évoque un événement antérieur à ce qu’on est en train de raconter, par exemple lors- qu’un personnage se souvient de son passé (voir l’exemple).

 

Dans un récit ayant pour temps de référence le passé, ces retours en arrière se font généralement au plus-que-parfait et autres temps composés du passé.

Les retours en arrière servent souvent à expliquer la situation présente. Ils justifient les actions d’un personnage.

Exemple :

Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les volants de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un crépuscule d’hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi à ses côtés.

(Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869)

L’anticipation :

 

Une phrase (voire un passage) qui annonce les événements futurs se nomme une anticipation aussi appelée prolepse.

 

La prolepse opère une anticipation et évoque un événement devant se produire après ce qu’on est en train de raconter (voir l’exemple).

 

Dans un récit ayant pour temps de référence le passé, les anticipations se font souvent au conditionnel (avec une valeur de futur dans le passé).

Avec une anticipation, le narrateur joue avec le lecteur : il relance son attente et attise sa curiosité. L’anticipation sert à relancer l’intérêt pour l’intrigue, ou à manifester la présence omniprésente du narrateur.

Exemple :

Que va-t-il m’arriver après cette aventure en Europe ? Jamais plus je ne pourrai voir mes proches de la même façon : je deviendrai sans doute acariâtre et distant.

 

3 / Le rythme de la narration

 

Le narrateur ne peut jamais tout raconter. Il va donc utiliser des procédés d’accélération ou de ralentissement. Autrement dit, rapporter en détail des événements précis, en résumer brièvement d’autres, voire en passer certains sous silence. Voilà comment :

 

Dans la pause, le narrateur interrompt l’écoulement du temps de l’histoire et décrit un lieu, un personnage, ou fait un commentaire.

Exemple :

Ils venaient de s’arrêter aux deux tiers de la montée, à un endroit renommé pour la vue, où l’on conduit tous les voyageurs. On dominait l’immense vallée, longue et large, que le fleuve clair parcourait d’un bout à l’autre, avec de grandes ondulations.

(Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885)

 

Dans la scène, le narrateur développe un temps fort de l’histoire. Le temps de la narration correspond à peu près au temps de l’histoire :

Nous ne parlons pas. J’entends le murmure d’un jet d’eau qui tourne, au milieu de la plus proche pelouse. Quelqu’un descend l’escalier à notre rencontre, un homme dont j’ai distingué de loin le costume jaune pâle. Il nous fait un geste de la main.

(Patrick Modiano, Villa triste, Gallimard, 1977)

 

Dans le sommaire, le narrateur résume brièvement une période sans véritable importance. Le sommaire sert souvent de transition entre deux scènes.

Exemple :

Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à 1810 ; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village, et n’apprenant rien, pas même à lire.

(Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839)

 

Dans l’ellipse, le narrateur passe sous silence une partie des événements.

Exemple :

Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s’annonça dans la situation d’Ellénore.

(Benjamin Constant, Adolphe, 1816)

 

 

PS : L’article est un peu complexe, c’est vrai, mais il est quand même intéressant de connaître les diverses techniques. Merci au lecteur d’aproposdecriture pour sa question.

 

À vos succès d’écriture…

 

7 commentaires

  1. Donatien dit :

    J’ai beaucoup aimé cet article. Cependant j’aimerai, s’il vous plait, avoir d’autres informations sur la narration simultanée et notamment sur le temps du verbe introducteur dans la narration simultanée. Voilà un exemple pour vous faire saisir ma question:

    « – Tu es à Sylva Kra, n’est-ce pas ?
    – Oui … si … oui, bégayé- je.  »

    est-ce que j’ai le droit de dire « bégay[é]-je » ?

    Je traîne de depuis avec ma même question et j’espère que vous pourrez m’aider. C’est vraiment important pour moi.

    Merci.

    • Marie-Adrienne Carrara dit :

      Bonjour

      Oui vous avez parfaitement le droit.
      Voici quelques informations à propos de la Conjugaison interrogative

      Un verbe ou une forme verbale peut se présenter à des tours (formes) différents : affirmatif, négatif, interrogatif, interro-négatif.

      Seuls les modes indicatif et conditionnel peuvent prendre la forme interrogative (on trouve parfois, dans la langue littéraire, le plus-que-parfait du subjonctif, avec valeur de conditionnel passé (Eût-il dormi autant ?).

      Dans la forme interrogative le sujet est inversé (Tu aimes, Aimes-tu?) ou un introducteur particulier est utilisé (Est-ce que tu aimes?). Souvent, dans le style familier on se contente de marquer la question par l’intonation que donne le point d’interrogation (Tu aimes?).

      L’interrogation normale (avec inversion du sujet) donne lieu à certains phénomènes graphiques :

      – l’apparition d’un « t » dit euphonique après un « e », un « a » ou un « c » (Mange-t-il? Viendra-t-elle? Convainc-t-il?);

      – le changement du « e » en « é » à la 1re personne du singulier (Aimé-je? Puissé-je?).

      L’inversion du pronom sujet « je » n’est pas habituelle pour l’indicatif présent des verbes qui ne se terminent pas par « er ».
      (On évitera Finis-je ? Cours-je ? Bois-je ? Connais-je ?, etc. au profit de Est-ce que je finis ? Est-ce que je cours ? Est-ce que je connais ? etc.).

      Certains verbes très fréquents supportent, malgré la règle, l’inversion de « je ». Ce sont :

      Ai-je ? dis-je ? dois-je ? puis-je ? sais-je ? fais-je ? suis-je ? vais-je ? veux-je ? vois-je ?

      J’espère avoir répondu à votre question.

      Bien à vous

  2. widada dit :

    c’est très bien merci au créateur

  3. Anonyme dit :

    Cet article m’a beaucoup aidé mais j’aimerais avoir des informations sur le présent de la narration

    • Marie-Adrienne Carrara dit :

      Bonjour

      Même s’il n’a pas fait l’objet d’un article complet, je l’ai déjà évoqué.
      Passez par la boite contact et reformulez votre demande de façon plus précise. Je rédigerai un article complet si nécessaire.

      Bien à vous

  4. Kakou dit :

    Je vous remercie pour cette article il m’a bcp aidé

  5. Edouard.K.dive dit :

    Bonjour,

    il semble que Flaubert s’est un peu emmêlé dans ses rapports de temps:
    « Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les volants de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un crépuscule d’hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi à ses côtés. »
    Il aurait sans doute dû écrire « Mme Arnoux avait marché.. » mais, et c’est là tout le talent de l’auteur, garder l’imparfait rend mieux car ça montre comment le souvenir est présent dans la tête du personnage ».

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