Vous avez une idée qui revient. Une scène que vous aimeriez écrire. Un souvenir de famille qui vous intrigue. Peut-être même un personnage dont vous entendez déjà la voix. Et aussitôt, la question se pose : est-ce une nouvelle, un roman ou un récit de vie ?
On essaie souvent de répondre en estimant le nombre de pages. Pourtant, vous pouvez écrire un récit de vie très court et consacrer un roman entier à une seule journée. La longueur donne une indication. Elle ne vous dit pas encore ce que votre histoire mérite d’explorer.
Mardi, dans son article sur les photographies anciennes, Hugo Denis nous montrait comment une image peut aider à reconstituer une histoire familiale. Imaginons aujourd’hui que vous ayez trouvé cette image. Que pourriez-vous en faire, une fois devant la page ?
Deux questions pour choisir la forme de votre histoire
Voulez-vous transmettre des faits ou prendre la liberté d’inventer ?
Vous pouvez partir d’un événement réel dans les trois cas. La différence tient à la liberté que vous souhaitez prendre avec ce que vous savez.
Si votre intention est de transmettre une histoire vécue, vous pouvez choisir les épisodes, construire des scènes et travailler le rythme. Lorsqu’un souvenir est incertain ou que deux personnes se contredisent, vous pouvez aussi laisser cette incertitude apparaître dans le texte.
Si vous souhaitez inventer ce qui s’est passé, changer les circonstances ou imaginer un autre destin, cette matière réelle peut devenir le point de départ d’une fiction. Elle pourra alors prendre la forme d’une nouvelle ou d’un roman.
Où se trouve le cœur du récit ?
Votre intérêt se concentre-t-il sur une rencontre, une décision ou une révélation ? Ou avez-vous surtout envie de suivre ce qui en découle : les choix successifs, les changements dans une relation, les conséquences que personne n’avait prévues ?
La réponse vous aidera à distinguer une histoire qui gagne à se concentrer d’une histoire qui demande à se déployer.
Une même photographie, trois histoires possibles
Prenons un exemple fictif. En vidant l’appartement de sa mère, Claire découvre une photo prise sur un quai de gare. Au dos, sa mère a écrit : « Le jour où j’ai failli partir. » Claire ne lui avait jamais entendu parler de ce départ.
La nouvelle : le moment où quelque chose change
Claire montre la photographie à sa tante. Celle-ci reconnaît aussitôt la gare. C’est elle qui avait accompagné sa sœur ce jour-là. Elle a même attendu avec elle jusqu’à l’heure du train.
Dans une nouvelle, on pourrait raconter cette conversation. Claire croyait que sa mère n’avait jamais envisagé d’autre vie. En écoutant sa tante, elle découvre une femme qui avait préparé son départ et dont elle ignore encore ce qui l’a fait rester.
On pourrait s’arrêter au moment où Claire pose une question qu’elle n’aurait jamais pensé poser la veille : « Est-ce qu’elle a regretté de ne pas monter dans ce train ? »
Cette nouvelle n’a pas besoin de raconter toute la jeunesse de la mère. Elle tient dans le changement de regard de Claire. Une chute spectaculaire serait facultative : la dernière question peut suffire à faire résonner le récit.
Le roman : ce que cette découverte met en mouvement
Imaginons maintenant que Claire s’apprête elle-même à quitter la ville. Sa tante compte sur elle pour reprendre la mercerie familiale. La photo arrive donc au moment où Claire doit prendre une décision qui aura des conséquences pour elles deux.
En cherchant à comprendre pourquoi sa mère est restée, Claire découvre que sa tante n’en a pas gardé le même souvenir. Elle essaie de faire parler d’autres proches, prend parti trop vite, puis se heurte à une question plus difficile : dans quelle mesure peut-elle construire sa propre vie à partir de celle qu’elle prête à sa mère ?
Le roman devient une piste si vous avez envie de suivre ces décisions et leurs conséquences, en donnant leur place aux différents personnages. La photographie est alors le point de départ. Le récit se développe à mesure que les choix de Claire modifient la situation.
Le récit de vie : ce que l’on peut transmettre d’une histoire vécue
Si cette photographie appartenait réellement à votre famille, vous pourriez avoir envie de raconter la période où cette femme a envisagé de partir, en vous appuyant sur ce que les proches, les lettres ou les documents permettent d’en comprendre.
Peut-être pourriez-vous dater la photo et retrouver le témoignage de la sœur. Peut-être resterait-il impossible de savoir pourquoi le départ n’a pas eu lieu. Le récit pourrait alors raconter ce que vous avez découvert, et laisser ouverte la question qui demeure.
C’est une décision que je rencontre dans mon travail de biographe : choisir ce qui mérite d’être raconté tout en respectant les limites de ce que l’on sait. Un récit de vie peut se concentrer sur un été, un déménagement ou quelques années décisives. Une vie entière n’a pas besoin de tenir dans le même livre.
Un essai pour trancher quand vous hésitez
Prenez l’idée qui vous occupe et complétez ces trois phrases. Une ou deux lignes par réponse suffisent.
- Si j’en fais une nouvelle, le moment que je veux faire vivre au lecteur est…
- Si j’en fais un roman, le premier événement oblige mon personnage à…, ce qui entraîne ensuite…
- Si j’en fais un récit de vie, l’expérience vécue que je veux transmettre est…, et je peux m’appuyer sur…
Relisez vos réponses. Laquelle vous donne une scène à écrire dès maintenant ? Et si vous envisagez un roman, pouvez-vous imaginer au moins une conséquence qui oblige votre personnage à prendre une nouvelle décision ?
Vous pouvez partir de cette scène et réexaminer la forme plus tard. Écrire une nouvelle autour d’une idée peut constituer un projet complet. Si, une fois la nouvelle terminée, les conséquences vous intéressent encore, vous aurez une bonne raison d’explorer une forme plus longue.
Conclusion : choisissez ce que vous voulez raconter
Une nouvelle peut donner toute sa force à un moment. Un roman permet de suivre des décisions qui transforment une situation. Un récit de vie donne une forme à une expérience vécue que vous souhaitez transmettre.
Reprenez votre idée et demandez-vous : qu’est-ce que je regretterais le plus de laisser hors du texte ?
Votre réponse vous dira peut-être où commencer. C’est le genre de choix que vous pouvez explorer dans Tisseurs d’Histoires : essayer une piste sur un texte court, observer ce qu’elle change et, si vous le souhaitez, partager votre exercice dans le groupe pour recevoir mon retour.