Photographie de famille ancienne, lettre manuscrite et carnet ouverts sur un bureau pour écrire une histoire familiale.Vous connaissez la date du mariage de vos grands-parents. Vous savez où ils habitaient, combien ils ont eu d’enfants, à quel moment ils ont quitté leur région pour s’installer ailleurs. Vous avez peut-être retrouvé des photographies, des lettres, des actes d’état civil. Vous avez interrogé vos proches et pris soin de vérifier leurs souvenirs. Tout ce que vous racontez est exact. Pourtant, à la relecture, quelque chose vous gêne. Votre texte retrace les événements, mais vous avez l’impression qu’il manque de vie.

Comment écrire une histoire familiale qui touche le lecteur sans trahir la réalité ?

La réponse ne consiste pas à inventer des dialogues, des émotions ou des scènes pour rendre le récit plus séduisant. Elle tient souvent à la manière de choisir, d’organiser et de présenter les faits dont vous disposez.

Prenons un exemple.

 

Raconter ce qui s’est passé ne suffit pas toujours

Imaginons que vous souhaitiez raconter un épisode de la vie de votre grand-mère.

Vous avez recueilli plusieurs informations auprès de votre famille et dans des documents conservés au fil des années.

Nous sommes en 1952. Jeanne a vingt-trois ans. Elle a grandi dans un village de l’Aisne, qu’elle n’a jamais quitté pour un long séjour. Son mari, André, vient de trouver un emploi dans une usine textile à Lille. Il est parti trois semaines plus tôt pour commencer son travail et trouver un logement.

Jeanne doit maintenant le rejoindre avec leur petite fille de dix-huit mois.

Une lettre adressée à sa sœur nous apprend qu’elle appréhende le voyage, qu’elle n’a jamais pris le train seule et qu’elle regrettera le jardin de ses parents.

Tous ces éléments sont inventés pour notre démonstration, mais supposons qu’ils aient été établis par des témoignages et des documents fiables.

 

Voici une première manière de raconter cet événement.

En 1952, Jeanne quitte son village de l’Aisne pour s’installer à Lille, où son mari André vient de trouver du travail dans une usine textile. Âgée de vingt-trois ans, elle effectue le voyage en train avec sa fille de dix-huit mois. André, parti trois semaines auparavant, a trouvé un logement pour sa famille. Jeanne appréhende ce voyage et regrette de quitter le jardin de ses parents.

 

Ce paragraphe est exact, clair et complet. Il rassemble les informations essentielles.

Mais il ressemble davantage à un résumé biographique qu’à un récit. Nous apprenons ce qui est arrivé à Jeanne sans véritablement nous attarder sur ce moment de son existence.

Essayons autrement.

 

Quand les mêmes faits deviennent un récit

En 1952, Jeanne a vingt-trois ans lorsqu’elle quitte son village de l’Aisne.

Trois semaines plus tôt, André, son mari, est parti pour Lille. Il y a trouvé du travail dans une usine textile et un logement pour accueillir sa famille. À présent, c’est au tour de Jeanne de prendre le train, accompagnée de leur petite fille de dix-huit mois. Un voyage qu’elle appréhende, comme elle l’a confié dans une lettre à sa sœur. Jamais encore elle n’a pris le train seule. Dans cette même lettre, elle évoque aussi le jardin de leurs parents, qui lui manquera. À Lille, André l’attend. Jeanne laisse derrière elle le village où elle a grandi pour retrouver son mari et commencer une nouvelle étape de leur vie.

 

Que s’est-il passé entre les deux versions ?

Nous n’avons ajouté ni dialogue, ni geste, ni émotion supposée.

Nous n’avons pas imaginé Jeanne serrant sa fille contre elle sur le quai de la gare. Nous ne l’avons pas montrée retenant ses larmes devant la maison familiale. Rien ne nous permettrait d’affirmer que ces scènes ont eu lieu.

Nous avons simplement changé notre manière de raconter.

Et cela fait une différence.

 

Trois choix d’écriture qui donnent vie à une histoire familiale

1/ Placer une personne au centre des événements

Dans une chronologie familiale, les dates, les lieux et les événements occupent souvent la première place.

Or, ce qui intéresse le lecteur, c’est aussi la personne qui traverse ces événements.

Dans notre première version, le déménagement constitue l’information principale. Dans la seconde, nous suivons Jeanne.

Nous découvrons progressivement sa situation : elle a vingt-trois ans, son mari est déjà parti, elle doit voyager avec un très jeune enfant et elle s’apprête à quitter le village où elle a grandi.

Ces éléments existaient dans les informations recueillies. Mais leur organisation nous permet désormais de considérer le départ du point de vue de Jeanne.

Un événement familial prend une autre dimension lorsqu’on comprend qui le vit et dans quelles circonstances.

 

2/ Faire apparaître ce que l’événement change

Un départ, une naissance, un mariage ou un changement de métier ne constituent pas automatiquement des moments forts dans un récit.

Il faut encore montrer ce qu’ils modifient dans la vie de la personne.

Pour Jeanne, ce voyage représente bien davantage qu’un changement d’adresse.

Elle quitte un environnement familier. Son mari a déjà commencé sa nouvelle vie professionnelle. Elle doit maintenant le rejoindre avec leur enfant.

Ces circonstances donnent au lecteur les moyens de mesurer l’importance de ce départ.

Remarquez que nous n’avons pas besoin d’affirmer qu’il s’agit du jour le plus difficile de sa vie, ni d’en faire un événement dramatique.

Nous montrons simplement ce qui change.

C’est souvent suffisant pour donner du relief à une histoire vraie.

 

3/ Choisir les détails qui éclairent l’histoire

Nous pourrions décrire le train, les vêtements de Jeanne, les voyageurs installés dans son compartiment ou le paysage derrière la vitre.

Ces détails rendraient peut-être le passage plus pittoresque. Mais si nous ne disposons d’aucun témoignage à leur sujet, nous risquerions d’inventer une scène.

 

À l’inverse, nous savons que Jeanne voyage avec une enfant de dix-huit mois. Nous savons aussi, grâce à sa lettre, qu’elle appréhende ce déplacement et qu’elle regrettera le jardin familial.

Ces informations ont une valeur narrative parce qu’elles nous renseignent sur sa situation et sur son état d’esprit.

Le jardin, notamment, n’est plus un simple élément de décor. C’est un lieu auquel Jeanne est attachée, puisqu’elle l’a elle-même évoqué.

 

Le bon détail n’est pas forcément le plus spectaculaire. C’est celui qui aide à comprendre ce qui s’est réellement joué.

 

Écrire une histoire vraie ne signifie ni dresser un inventaire ni écrire un roman

C’est une distinction essentielle dans l’écriture biographique.

D’un côté, nous avons la tentation de tout rapporter : les dates, les adresses, les métiers, les événements, les liens de parenté. À force de vouloir ne rien oublier, nous risquons de transformer une vie en succession d’informations.

De l’autre, nous pouvons être tentés de donner davantage de force au récit en imaginant des conversations, des réactions ou des sentiments.

Mais entre ces deux approches, il existe une véritable écriture narrative.

Elle consiste à sélectionner les informations significatives, à les mettre en relation, à choisir un ordre qui permette au lecteur de comprendre leur importance et à donner davantage de place aux moments décisifs.

Il ne s’agit pas de modifier la réalité. Il s’agit de mieux la raconter.

C’est précisément ce que nous avons fait avec Jeanne.

Dans la première version, toutes les informations étaient présentées presque sur le même plan.

Dans la seconde, nous avons choisi de progresser vers le départ : le mari déjà installé à Lille, le voyage à venir, l’appréhension confiée à sa sœur, puis la rupture avec le village de son enfance.

Les faits n’ont pas changé. Leur portée apparaît plus clairement.

 

Et lorsque les souvenirs sont incomplets ?

C’est une difficulté que rencontrent tous ceux qui écrivent une histoire familiale.

Les témoins ont disparu. Les souvenirs se contredisent. Les photographies ne disent pas ce que les personnes ressentaient.

Il faut alors accepter de ne pas tout savoir.

 

Reprenons notre exemple.

Si nous n’avions pas retrouvé la lettre de Jeanne, nous ignorerions probablement si elle appréhendait son voyage. Nous ne saurions pas non plus ce que représentait pour elle le jardin de ses parents.

Nous pourrions raconter les circonstances du départ, expliquer pourquoi la famille a quitté son village et montrer les changements qui ont suivi.

Mais nous ne pourrions pas lui attribuer de la tristesse, de l’enthousiasme ou de l’inquiétude comme s’il s’agissait de faits établis. Une hypothèse peut parfois être évoquée, à condition d’être clairement présentée comme telle. Elle ne doit jamais se transformer discrètement en certitude. Et si nous ne savons rien de ce que Jeanne a ressenti, ce n’est pas une raison pour renoncer à raconter son histoire.

 

Car l’émotion n’a pas besoin d’être affirmée pour exister. Parfois, les circonstances suffisent à la faire naître chez le lecteur.

 

À votre tour : redonnez vie à un souvenir familial

Choisissez un événement que vous avez déjà raconté dans votre manuscrit : un déménagement, une rencontre, une séparation, un premier emploi ou une décision importante.

Relisez votre passage et posez-vous trois questions :

1/ Qui est véritablement au centre de cet événement ? Votre texte permet-il de comprendre la situation de cette personne à ce moment de sa vie ?

2/ Qu’est-ce qui change pour elle ? Pourquoi cet événement mérite-t-il de figurer dans son histoire ?

3/ Quels détails connus pourraient enrichir le récit ? Disposez-vous d’un souvenir, d’une lettre, d’un témoignage ou d’une information concrète qui permettrait de mieux comprendre ce qu’elle a vécu ?

 

Réécrivez ensuite votre passage en conservant les faits, mais en modifiant la manière de les présenter.

Vous n’avez pas besoin d’ajouter des péripéties, des dialogues ou des sentiments supposés. Cherchez plutôt à faire apparaître ce que votre première version laissait dans l’ombre.

Vous découvrirez peut-être que votre texte n’avait pas besoin de davantage d’informations, mais simplement d’une autre façon de les raconter.

Car écrire une histoire familiale ne consiste pas seulement à transmettre des informations sur ceux qui nous ont précédés. C’est aussi permettre au lecteur de comprendre ce qu’ils ont traversé.

 

La fidélité aux faits est indispensable. L’art du récit consiste à leur donner toute leur portée, sans leur faire dire ce qu’ils ne disent pas.

 

Et vous, lorsque vous racontez une histoire familiale, qu’est-ce qui vous semble le plus difficile : retrouver les faits ou leur donner vie sur la page ? Partagez votre expérience dans les commentaires.

A vos succès d’écriture…
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