Vous venez de terminer une nouvelle, un chapitre, peut-être même un roman entier. Vous l’envoyez à quelqu’un en qui vous avez confiance avec cette petite phrase : « Tu peux me dire ce que tu en penses ? »
Quelques jours plus tard, la réponse arrive. « J’ai bien aimé. » Ou, dans une version un peu plus développée : « C’est bien écrit. J’ai juste trouvé le début un peu long. »
Et vous voilà bien avancé. Le problème ne vient pas forcément de votre lecteur. Il vient souvent de la question que vous lui avez posée.
« Qu’en penses-tu ? » demande beaucoup… et ne demande rien
Lorsqu’on confie un texte à quelqu’un, on imagine parfois que cette personne saura spontanément quoi regarder.
Mais lire pour le plaisir et lire pour aider un auteur sont deux choses différentes.
Face à la question « Qu’en penses-tu ? », votre lecteur doit décider lui-même ce qu’il est censé évaluer.
L’histoire ? Les personnages ? Le rythme ? Le style ? La vraisemblance ? Les dialogues ? Son plaisir de lecture ?
Alors il répond avec ce qu’il a sous la main : une impression générale.
Et une impression générale peut être agréable à recevoir, mais elle aide rarement à retravailler un texte.
La prochaine fois que vous faites lire quelques pages, essayez autre chose : donnez une mission à votre lecteur.
1 / « À quel moment avez-vous eu envie de continuer à lire ? »
On demande souvent à un lecteur ce qui l’a ennuyé.
Demandons-lui aussi ce qui l’a retenu.
À quel moment a-t-il eu envie de savoir ce qui allait se passer ? Quelle scène, quelle information, quelle réaction d’un personnage a éveillé sa curiosité ?
Cette question permet de repérer les endroits où le texte crée réellement une attente.
Et la réponse réserve parfois des surprises : ce qui accroche le lecteur n’est pas nécessairement ce que l’auteur croyait avoir particulièrement réussi.
2 / « À quel moment votre attention a-t-elle baissé ? »
La question est plus précise que :
« Est-ce que tu t’es ennuyé ? »
À celle-ci, un lecteur bienveillant répondra volontiers non.
En revanche, il pourra se souvenir qu’à tel endroit il a commencé à lire plus vite, qu’un passage lui a paru long ou qu’il a dû revenir en arrière.
Ne lui demandez pas immédiatement pourquoi. Son explication n’est pas forcément la bonne.
Ce qui vous intéresse d’abord, c’est l’endroit où quelque chose s’est produit dans sa lecture.
C’est à vous, ensuite, d’en chercher la cause.
3 / « Y a-t-il un endroit où vous n’avez plus compris ce qui se passait ? »
Nous connaissons tellement bien notre histoire que nous complétons inconsciemment ce qui manque sur la page.
Le lecteur, lui, ne dispose que de ce que nous avons écrit.
Une information arrivée trop tard, un changement de lieu insuffisamment marqué, une ellipse mal négociée, un personnage désigné de plusieurs façons : il suffit parfois de très peu pour le perdre.
Demandez-lui de vous signaler l’endroit exact où il a cessé de comprendre, plutôt que de vous expliquer comment réparer le problème.
4 / « Qu’avez-vous compris de ce que veut ce personnage ? »
Voilà une question particulièrement intéressante.
Ne demandez pas :
« Est-ce que mon personnage est crédible ? »
Demandez au lecteur ce qu’il a compris de lui.
Que veut-il ? Qu’est-ce qui lui fait peur ? Pourquoi agit-il ainsi ? Qu’espère-t-il obtenir ?
Vous pourrez alors comparer ses réponses avec ce que vous aviez l’intention de transmettre.
Si vous vouliez montrer une femme qui dissimule sa peur derrière de l’agressivité et que votre lecteur ne perçoit qu’une femme antipathique, vous venez d’apprendre quelque chose de précieux.
Pas nécessairement que votre personnage est raté.
Mais qu’il existe un écart entre ce que vous vouliez faire comprendre et ce que le texte fait effectivement comprendre.
5 / « Qu’est-ce qui vous reste après la lecture ? »
Celle-ci, je l’aime particulièrement.
Ne proposez pas de réponse.
Laissez le lecteur chercher.
Ce peut être une scène, une image, une phrase, une émotion, un personnage, une question restée en suspens.
Ce qui lui revient spontanément vous renseigne sur ce qui possède déjà de la force dans votre texte.
Et s’il vous répond quelque chose que vous considériez comme tout à fait secondaire, ne balayez pas sa réponse.
Regardez plutôt ce qui, dans ce passage, a produit cet effet.
6 / « Y a-t-il quelque chose que vous attendiez et qui n’est jamais arrivé ? »
Cette question permet de débusquer un autre type de problème.
Une promesse que le texte semble faire sans la tenir.
Un personnage qui paraît important puis disparaît.
Une information qui semble préparer quelque chose.
Une relation dont on attend une évolution qui ne vient pas.
Un événement annoncé auquel le récit accorde finalement très peu de place.
Le lecteur ne parlera sans doute pas de « promesse narrative ». Peu importe.
Il vous dira peut-être simplement :
« Je pensais qu’on reverrait la sœur. »
À vous d’examiner pourquoi il l’a pensé.
Votre lecteur n’a pas à réécrire votre texte
Il existe cependant une précaution importante.
Lorsque vous posez des questions précises, vous ne donnez pas pour autant les commandes de votre histoire à votre lecteur.
S’il vous dit :
« À ta place, je supprimerais ce personnage et je ferais revenir le frère à la fin »,
ce n’est plus tout à fait un retour de lecture. C’est une proposition de réécriture.
Vous pouvez l’écouter, bien sûr.
Mais ce qui devrait surtout attirer votre attention est ce qui a précédé cette proposition :
qu’est-ce qui, dans sa lecture, lui a donné envie de changer cela ?
C’est cette information qui vous appartient.
La solution, elle, reste entre vos mains.
Avant d’envoyer votre prochain texte…
Vous n’avez évidemment pas besoin d’envoyer un questionnaire de trois pages à chaque personne qui accepte de vous lire. Choisissez deux ou trois questions selon ce que vous cherchez à vérifier.
Si vous travaillez sur un personnage, interrogez sa lisibilité.
Si vous doutez du rythme, cherchez les endroits où l’attention monte ou retombe.
Si vous avez peur que l’intrigue soit confuse, demandez où le lecteur a perdu le fil.
Autrement dit, ne demandez plus seulement à votre lecteur s’il a aimé votre texte.
Demandez-lui ce qu’il a vécu en le lisant.
Vous obtiendrez probablement des réponses beaucoup plus intéressantes que : « Oui, c’est bien. »