Vous êtes sous la douche, dans votre voiture, en train de faire vos courses ou sur le point de vous endormir quand elle arrive. L’idée.
Une femme découvre une lettre cachée dans les affaires de sa mère après sa mort.
Vous la voyez déjà, cette femme. Vous imaginez la maison qu’elle est en train de vider, le tiroir qu’elle ouvre, l’enveloppe jaunie, son prénom écrit dessus. Peut-être même avez-vous déjà entendu la première phrase du roman. Cette fois, vous la tenez. Alors vous commencez à écrire. Les premières pages viennent facilement. Votre personnage découvre la lettre. Elle la lit. Elle est bouleversée par ce qu’elle apprend.
Et puis…
Vous ne savez plus très bien quoi faire d’elle. Doit-elle mener une enquête ? Interroger son père ? Chercher quelqu’un ? Pourquoi cette lettre a-t-elle été cachée ? Et surtout : comment allez-vous faire tenir tout cela pendant deux cents ou trois cents pages ?
Votre idée, qui vous paraissait si prometteuse quelques jours auparavant, commence soudain à vous sembler bien mince.
Était-elle mauvaise ?
Pas forcément.
C’était peut-être simplement une idée qui n’était pas encore devenue une histoire.
Une bonne idée n’est pas encore une histoire
C’est une confusion assez fréquente lorsqu’on commence un roman.
Une situation nous intrigue. Un personnage apparaît. Un lieu nous donne envie d’écrire.
Une phrase surgit. Un thème nous poursuit depuis longtemps.
Tout cela peut être le point de départ d’un roman. Mais ce n’est pas encore un roman.
Prenons notre exemple :
Une femme découvre une lettre cachée dans les affaires de sa mère après sa mort.
Il y a déjà de quoi éveiller notre curiosité.
Qui a écrit cette lettre ? Pourquoi la mère l’a-t-elle cachée ? Que contient-elle ?
Mais imaginons que notre personnage ouvre l’enveloppe, lise la lettre, comprenne ce qui s’est passé et retourne tranquillement ranger les cartons.
Nous avons une situation.
Pas une histoire.
Pour qu’une histoire commence véritablement, cette découverte doit provoquer quelque chose.
Faites bouger votre idée
Reprenons la même situation.
Dans la lettre, cette femme découvre que l’homme qui l’a élevée n’est peut-être pas son père.
Voilà qui complique un peu les choses.
Mais là encore, cela ne suffit pas.
Elle pourrait être bouleversée pendant quelques jours, décider que cela ne change rien à sa vie et remettre la lettre dans son enveloppe. Fin du roman. Page 17.
Pour que l’histoire se mette en mouvement, il faut que cette découverte pousse notre personnage à agir.
Elle décide de retrouver l’homme qui a écrit la lettre.
Cette fois, quelque chose s’est enclenché. Elle veut obtenir une réponse.
Elle va devoir chercher. Elle va prendre des décisions. Et ces décisions vont pouvoir avoir des conséquences.
Ajoutons maintenant un autre élément :
Sa sœur découvre ce qu’elle est en train de faire et lui demande d’arrêter. Leur mère a emporté ses secrets avec elle et, selon elle, elles n’ont pas le droit de les déterrer.
Nous n’avons plus seulement une lettre. Nous avons deux sœurs qui veulent des choses différentes.
L’une veut savoir. L’autre veut empêcher que l’on sache.
Et derrière cette opposition peuvent apparaître quantité de questions : que savait réellement la sœur ? Que risque-t-elle de perdre ? Jusqu’où la première est-elle prête à aller ? Et si la vérité qu’elle cherche n’était pas celle qu’elle espérait ?
L’idée commence à produire de l’histoire.
C’est cela que vous pouvez tester avant de vous lancer — ou lorsque votre roman commence à s’essouffler.
Le test des 5 questions
Prenez votre idée de roman et essayez de répondre à ces cinq questions.
Vous n’avez pas besoin de connaître toute votre intrigue. Vous n’avez même pas besoin d’avoir toutes les réponses. Cherchez simplement à voir ce que votre idée est capable de mettre en mouvement.
1/ À qui cette idée arrive-t-elle ?
Pas seulement : qui est mon personnage principal ?
Demandez-vous plutôt :
Pourquoi ce qui arrive va-t-il compter particulièrement pour cette personne ?
Notre lettre n’aurait pas le même effet sur n’importe qui.
Pour notre personnage, elle remet en cause quelque chose qu’elle croyait vrai depuis toujours : son histoire familiale, l’image de sa mère, peut-être même une partie de son identité.
Plus l’événement touche quelque chose d’important pour votre personnage, plus il peut produire des conséquences.
2/ Qu’est-ce que cette situation va l’obliger à faire ?
C’est ici que votre personnage cesse simplement de subir ce qui lui arrive.
Il décide.
Il agit.
Il refuse.
Il ment.
Il part.
Il enquête.
Il confronte quelqu’un.
Il fait parfois exactement ce qu’il ne devrait pas faire.
Dans notre exemple, la femme aurait pu remettre la lettre dans son enveloppe.
Mais elle choisit de chercher son auteur.
Et cette décision ouvre la porte à la suite.
Posez-vous donc cette question :
À cause de mon idée de départ, quelle décision mon personnage va-t-il prendre ?
3/ Qu’est-ce qui va lui compliquer la tâche ?
On pense parfois qu’un roman a besoin d’un « méchant ».
Pas nécessairement.
Ce qui s’oppose au personnage peut être une autre personne, bien sûr, mais aussi un secret, une règle, un mensonge ancien, une peur, une promesse, des intérêts contradictoires.
Ici, la sœur veut empêcher l’enquête.
Pourquoi ?
Nous ne le savons pas encore.
Et c’est très bien.
Nous avons simplement besoin de sentir que le chemin ne sera pas parfaitement dégagé.
Car si votre personnage veut quelque chose et l’obtient immédiatement, vous risquez une nouvelle fois de vous retrouver page 17 à vous demander ce que vous allez bien pouvoir raconter ensuite.
4/ Cette idée peut-elle engendrer plusieurs décisions et conséquences ?
C’est une question essentielle lorsqu’on veut savoir si une idée peut porter autre chose qu’une nouvelle ou quelques scènes.
Imaginons :
Elle recherche l’auteur de la lettre.
Cette recherche l’amène à mentir à sa sœur.
Ce mensonge provoque une rupture entre elles.
Elle retrouve finalement l’homme qu’elle cherchait.
Mais ce qu’il lui révèle contredit la lettre.
Elle doit alors décider qui croire.
Vous voyez ce qui se passe ?
Une décision entraîne une conséquence qui oblige à prendre une nouvelle décision.
Votre histoire commence à se déployer.
Vous n’avez pas encore besoin d’en connaître toutes les étapes.
Vous vérifiez simplement qu’il existe plusieurs portes à ouvrir derrière la première.
5/ Qu’est-ce qui pourrait avoir changé à la fin ?
Ne cherchez pas encore votre dernière scène.
Posez-vous une question plus simple :
Si mon histoire va jusqu’au bout, qu’est-ce qui ne pourra plus être exactement comme au début ?
Votre personnage aura peut-être changé.
Une relation aura été détruite ou reconstruite.
Une vérité aura été découverte.
Une certitude aura disparu.
Le personnage aura obtenu ce qu’il voulait — ou compris qu’il cherchait la mauvaise chose.
Dans notre exemple, la véritable question du roman ne sera peut-être finalement pas : qui est son père ?
Elle pourrait devenir :
Que reste-t-il d’une famille lorsque l’histoire sur laquelle elle s’est construite se révèle fausse ?
Nous sommes partis d’une lettre trouvée dans un tiroir.
Nous commençons à entrevoir une histoire.
Alors, votre idée suffit-elle à écrire un roman ?
Peut-être.
Prenez-la et faites-lui passer le test :
- À qui cela arrive-t-il et pourquoi est-ce important pour cette personne ?
- Qu’est-ce que cette situation va l’obliger à faire ?
- Qu’est-ce qui va lui compliquer la tâche ?
- Ses décisions peuvent-elles entraîner d’autres conséquences et d’autres décisions ?
- Qu’est-ce qui pourrait ne plus être pareil à la fin ?
Si les réponses viennent assez facilement, votre idée contient probablement déjà de quoi avancer.
Si vous bloquez sur deux, trois ou même cinq questions, ne la jetez pas.
Creusez-la.
Ajoutez non pas des événements pour « remplir » votre roman, mais des conséquences. Demandez-vous ce que votre personnage pourrait décider. Puis ce que cette décision pourrait provoquer.
Une idée n’a pas besoin d’arriver parfaitement formée pour devenir un roman.
Elle a besoin de pouvoir engendrer une histoire.
Et si vous avez déjà commencé à écrire ?
Ce test n’est pas réservé aux romans qui n’existent encore que dans votre tête.
Vous avez peut-être déjà écrit trente, cinquante ou cent pages avant de sentir que quelque chose s’essoufflait.
Dans ce cas, ne cherchez pas immédiatement à ajouter un nouveau personnage, un secret supplémentaire ou un rebondissement spectaculaire.
Revenez à votre point de départ.
Quelle était votre idée ?
Qu’a-t-elle obligé votre personnage à faire ?
Quelles conséquences ses décisions ont-elles réellement provoquées ?
Et quelle nouvelle décision chacune de ces conséquences aurait-elle pu entraîner ?
Il arrive qu’on se croie en panne d’inspiration alors qu’on a simplement cessé, quelque part en chemin, de faire travailler son histoire.
C’est d’ailleurs une habitude précieuse à prendre lorsqu’on écrit : au lieu de chercher immédiatement quoi ajouter à un texte qui résiste, commencer par lui poser les bonnes questions.
Parce qu’on ne débloque pas toujours une histoire en écrivant davantage.
Parfois, on la débloque en comprenant mieux ce qu’on est en train d’écrire.
Et vous, quelle est l’idée de votre roman ?
Essayez de la résumer en une phrase, puis faites-lui passer les cinq questions. Vous pourriez être surpris de tout ce qu’elle contient déjà.