Il y a des jours où vous relisez votre texte en vous disant que, décidément, vous tenez quelque chose. Une scène vous paraît juste. Un dialogue sonne bien. Une phrase vous surprend presque — dans le bon sens du terme. Et puis vous rouvrez le même fichier le lendemain. Cette fois, tout vous semble plat. Maladroit. Convenu. Vous vous demandez même comment vous avez pu trouver ce passage réussi quelques heures plus tôt. Pourtant, pendant la nuit, votre texte n’a pas changé d’une virgule. Votre regard, lui, a changé.
Vendredi, je vous expliquais pourquoi la motivation ne suffit pas pour continuer à écrire. Mais une fois que l’on écrit, une autre difficulté apparaît très vite : Comment savoir si ce que l’on écrit est bon ?
Il existe des éléments que vous pouvez apprendre à évaluer seul. D’autres, en revanche, resteront difficilement accessibles tant que votre texte n’aura pas rencontré un véritable lecteur.
Avant toute chose, qu’est-ce qu’un bon texte ?
La question paraît simple.
Elle ne l’est pas.
Un bon texte n’est pas nécessairement un texte dans lequel chaque phrase est élégante.
Ce n’est pas non plus un texte qui respecte scrupuleusement toutes les règles apprises dans les livres consacrés à l’écriture.
Ce n’est même pas un texte qui plaît à tout le monde. Un tel texte n’existe probablement pas — et ce n’est pas plus mal.
Un texte fonctionne lorsqu’il produit sur son lecteur l’effet recherché.
Si vous écrivez une scène inquiétante, le lecteur doit ressentir une tension.
Si vous mettez en scène une séparation, il doit percevoir ce qui se brise entre les personnages.
Si vous introduisez une information importante, il doit pouvoir la comprendre sans avoir besoin de revenir trois pages en arrière, une lampe frontale sur la tête.
La question n’est donc pas seulement :
Mon texte est-il bon ?
Elle devrait plutôt devenir :
Mon texte produit-il sur le lecteur ce que j’espérais produire ?
Et c’est là que les choses se compliquent.
Pourquoi est-il si difficile de juger son propre texte ?
Lorsque vous relisez votre texte, vous ne découvrez pas seulement les mots écrits sur la page.
Vous retrouvez aussi tout ce qui les entoure dans votre esprit : vos intentions, vos hésitations, les scènes que vous avez imaginées, le passé de vos personnages et parfois même des passages entiers que vous n’avez jamais écrits. Vous ne lisez donc jamais exactement comme le ferait une personne qui découvre votre histoire.
Vous connaissez ce que le texte ne dit pas
Vous savez que votre personnage se méfie de son voisin depuis leur dispute survenue trois ans plus tôt.
Vous connaissez la disposition de la maison, l’âge des personnages et la raison pour laquelle une photographie posée sur la cheminée est importante.
Mais toutes ces informations figurent-elles réellement dans le texte ?
Peut-être.
Ou peut-être les avez-vous si bien en tête que vous ne remarquez plus leur absence.
L’auteur comble inconsciemment les vides laissés sur la page. Le lecteur, lui, ne possède que les mots qui lui sont donnés.
Vous lisez parfois ce que vous vouliez écrire
À force de travailler un passage, vous finissez par le connaître.
Votre regard glisse plus rapidement sur les phrases. Votre esprit anticipe ce qui vient ensuite. Vous ne voyez plus toujours les répétitions, les raccourcis ou les articulations manquantes.
Vous ne lisez plus tout à fait le texte tel qu’il est.
Vous retrouvez le souvenir du texte que vous aviez l’intention d’écrire.
Votre jugement dépend de votre état du moment
Après une bonne séance d’écriture, quelques pages peuvent vous sembler particulièrement réussies.
Après avoir lu un roman admirable, ces mêmes pages vous paraîtront peut-être désespérément ternes.
La fatigue, l’enthousiasme, le doute ou la comparaison influencent votre perception.
Voilà pourquoi un auteur peut admirer son texte le lundi, vouloir le jeter le mardi et le trouver finalement « pas si mal » le jeudi. Le texte, pendant ce temps, assiste à ces revirements avec une patience remarquable.
Les faux indices auxquels nous nous fions
Lorsque nous manquons de recul, nous cherchons des signes qui nous permettraient de trancher.
Certains paraissent rassurants. Ils sont pourtant peu fiables.
« J’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire »
C’est une excellente nouvelle.
Le plaisir nourrit l’envie de poursuivre et donne souvent de l’énergie au texte. Mais il ne garantit pas que le lecteur ressentira ce que vous avez éprouvé en écrivant.
Vous pouvez avoir adoré imaginer une scène qui, à la lecture, se révèle trop longue ou trop explicative.
« J’ai eu énormément de mal à écrire ce passage »
La difficulté rencontrée ne prouve pas davantage que le passage est raté.
Certaines scènes nous résistent parce qu’elles touchent un point sensible de l’histoire. D’autres demandent plusieurs tentatives avant de trouver leur forme.
Un texte difficile à écrire peut devenir très fluide à lire.
« Mes proches m’ont dit que c’était très bien »
Vos proches veulent généralement vous encourager.
Ils peuvent aussi aimer sincèrement votre texte sans savoir expliquer pourquoi. Ou percevoir une faiblesse sans oser la formuler de peur de vous blesser. Leur réaction a de la valeur, mais elle ne vous donne pas toujours les éléments nécessaires pour retravailler.
« C’est très bien » fait plaisir.
Cela aide rarement à réécrire.
« Il n’y a presque plus de fautes »
Un texte correctement orthographié est plus agréable à lire. Mais l’absence de fautes ne garantit ni la clarté d’une scène, ni la force des personnages, ni la cohérence de l’intrigue.
On peut écrire une scène parfaitement correcte dans laquelle il ne se passe malheureusement pas grand-chose.
« J’ai respecté toutes les règles »
Vous avez évité les adverbes. Supprimé les verbes faibles. Introduit un conflit. Terminé chaque chapitre par une question.
Et pourtant, le texte peut encore manquer de vie.
Les techniques d’écriture sont des outils. Elles permettent de comprendre et d’améliorer un texte. Mais leur application mécanique ne remplace ni l’intention de l’auteur ni l’expérience du lecteur.
Ce que vous pouvez néanmoins évaluer seul
Tout cela ne signifie pas que vous êtes incapable de porter un regard critique sur vos écrits.
Bien au contraire.
Vous pouvez apprendre à relire votre texte avec davantage de méthode et prendre peu à peu de la distance.
Laissez le texte reposer
Lorsqu’un passage vient d’être écrit, vous êtes encore plongé dans les émotions et les intentions qui l’ont fait naître.
Laissez passer quelques jours avant de le reprendre.
Pour un texte long, une pause plus importante sera parfois nécessaire.
Cette distance ne vous transformera pas miraculeusement en lecteur extérieur, mais elle vous permettra de retrouver une partie de votre capacité d’étonnement.
Vous remarquerez alors des lourdeurs, des raccourcis ou des répétitions devenus invisibles pendant l’écriture.
Notez ce que vous cherchez à produire
Avant de relire une scène, essayez de compléter cette phrase :
Dans cette scène, je veux que le lecteur comprenne…, ressente… et ait envie de découvrir…
Cette formulation vous oblige à clarifier votre intention.
Vous pourrez ensuite examiner si les éléments présents dans la scène servent réellement cette intention.
Si vous voulez créer de l’inquiétude, mais que vous expliquez immédiatement l’origine du danger, vous privez peut-être la scène d’une partie de sa tension.
Si vous souhaitez montrer qu’un personnage ment, mais que rien dans ses paroles ou son comportement ne permet de le soupçonner, votre intention reste peut-être enfermée dans votre tête.
Ne cherchez pas tout en même temps
Relire simultanément l’intrigue, le style, la cohérence, les personnages, le rythme et l’orthographe est le meilleur moyen de ne plus rien voir du tout.
Choisissez un objectif par relecture.
Vous pouvez consacrer un premier passage à la compréhension de la scène, un deuxième au comportement des personnages, un troisième au rythme, puis seulement vous intéresser à la formulation des phrases.
Cette méthode permet d’éviter la relecture vague au terme de laquelle vous savez seulement que « quelque chose ne va pas », sans parvenir à identifier quoi.
Posez des questions précises à votre texte
Pour commencer, vous pouvez vous demander :
- Comprend-on rapidement qui agit, où et dans quelle situation ?
- Le personnage veut-il quelque chose dans cette scène ?
- Chaque passage apporte-t-il une information, une émotion ou une évolution ?
- Certaines explications répètent-elles ce que les gestes ou les dialogues montrent déjà ?
- La fin de la scène donne-t-elle envie de poursuivre ?
Ces questions ne permettent pas de déterminer si votre texte est « bon » dans l’absolu.
Elles vous aident à vérifier s’il est construit pour produire l’effet recherché.
Lisez à voix haute
La lecture à voix haute révèle ce que les yeux laissent parfois passer.
Vous entendrez plus facilement :
- les répétitions ;
- les phrases trop longues ;
- les ruptures de rythme ;
- les dialogues artificiels ;
- les mots sur lesquels la lecture trébuche.
Si vous manquez d’air avant la fin d’une phrase, votre lecteur risque lui aussi d’y perdre un peu de son élan.
Ce que vous ne pourrez pas vérifier complètement seul
Vous pouvez laisser reposer votre texte, multiplier les relectures ciblées et apprendre à mieux repérer certaines fragilités.
Il restera néanmoins une chose que vous ne pourrez pas reproduire :
l’expérience d’une personne qui découvre votre texte pour la première fois.
Sans lecteur extérieur, il est difficile de savoir :
- si une information importante manque ;
- si un passage est aussi clair que vous le pensez ;
- si le personnage provoque l’émotion attendue ;
- à quel moment l’attention faiblit ;
- si un mystère intrigue ou crée seulement de la confusion ;
- si une explication est utile ou redondante ;
- ce que le lecteur comprend réellement de la scène.
Vous connaissez déjà la destination.
Vous ne pouvez donc pas savoir exactement à quel endroit un autre lecteur risque de se perdre en chemin.
Ne demandez pas seulement : « Est-ce que c’est bon ? »
Lorsque vous faites lire votre texte, la qualité des réponses dépend aussi des questions que vous posez.
« Est-ce que c’est bon ? » appelle généralement un verdict.
Or vous n’avez pas besoin que quelqu’un distribue un bon ou un mauvais point à votre texte.
Vous avez besoin de comprendre ce qui s’est passé pendant la lecture.
Vous pouvez plutôt demander :
- À quel moment avez-vous eu envie de continuer ?
- Où avez-vous hésité ou perdu le fil ?
- Qu’avez-vous compris du personnage ?
- Quel passage vous a semblé le plus vivant ?
- Qu’avez-vous ressenti pendant cette scène ?
- À quel endroit votre attention a-t-elle diminué ?
Ces questions produiront des réponses beaucoup plus utiles qu’un simple « j’aime » ou « je n’aime pas ».
Elles vous permettront également de distinguer trois choses très différentes :
- l’opinion personnelle du lecteur ;
- la correction du texte ;
- le retour de lecture qui vous aide à comprendre l’effet produit.
Votre texte n’a pas besoin d’un juge, mais d’un miroir
Alors, comment savoir si son texte est bon quand on écrit seul ?
Vous pouvez déjà vérifier sa construction, clarifier votre intention, repérer certaines incohérences et apprendre à relire avec davantage de méthode.
Mais vous ne pourrez jamais occuper entièrement la place de celui qui découvre votre histoire.
Ce n’est pas une faiblesse.
C’est simplement la limite naturelle du regard que nous portons sur ce que nous avons nous-mêmes créé.
Un regard extérieur utile n’est pas là pour décider si vous savez écrire.
Il est là pour vous montrer ce que vous ne pouvez pas voir depuis l’endroit où vous écrivez : ce que le texte fait comprendre, imaginer ou ressentir — et l’endroit où il cesse parfois de produire l’effet recherché.
Encore faut-il choisir la bonne personne à qui confier son texte et reconnaître un retour qui aide réellement à progresser.
C’est ce que nous verrons vendredi.
Cette place accordée au regard du lecteur est également au cœur de Tisseurs d’Histoires. J’y lis les textes partagés par les membres et leur propose des retours précis pour les aider à comprendre ce qui fonctionne déjà et ce qu’ils peuvent encore renforcer.
Les inscriptions rouvriront prochainement. En attendant, vous pouvez rejoindre la liste d’attente pour être informé en priorité.
A vos succès d’écriture